Précarité étudiante: «Sans l’aide alimentaire, je ne mangerais pas»

Il y a 5 mois 62

Avec la crise sanitaire, la précarité des étudiants du Nord et du Pas-de-Calais s’est aggravée. Alors que les deux départements étaient déjà au-dessus de la moyenne nationale au niveau du nombre de boursiers, ceux-ci ont encore augmenté et les associations d’aide alimentaire sont de plus en plus sollicitées.

Par Sophie Filippi-Paoli (Textes) Et Pierre Le Masson (Photos) | Publié le 04/12/2020

« Mes parents ne peuvent plus m’envoyer d’argent, je n’ai droit à rien puisque ma demande d’asile n’est pas encore régularisée. Sans les aides alimentaires, je n’aurais rien du tout, je ne mangerais pas. Et comme je n’ai pas de papiers, je ne peux pas travailler à côté de mes études d’électronique et électricité. Pourtant, je suis prêt à tout faire. J’avais pensé à la livraison à domicile une fois que j’aurai des papiers mais je n’ai pas assez pour m’acheter un vélo ».

Depuis la crise sanitaire, l’antenne étudiante du Secours populaire accueille, à chaque permanence, des étudiants qui n’étaient jamais venus auparavant. «Nous n’avons jamais eu autant de monde», expliquent les bénévoles. PHOTO PIERRE LE MASSONDepuis la crise sanitaire, l’antenne étudiante du Secours populaire accueille, à chaque permanence, des étudiants qui n’étaient jamais venus auparavant. «Nous n’avons jamais eu autant de monde», expliquent les bénévoles. PHOTO PIERRE LE MASSON

À 25 ans, Torquantus (photo ci-dessus), qui vient du Rwanda et étudie à la fac de Lille, est l’un des premiers à se rendre à la permanence de l’antenne étudiante du Secours populaire, au cœur de la Cité scientifique de Villeneuve-d’Ascq.

Soit un petit local littéralement envahi par les sacs de pommes de terre, les conserves, les packs de lait entre lesquels slaloment trois jeunes bénévoles. Avec ses deux distributions mensuelles et ses permanences à la Maison des étudiants, cette antenne donne des denrées sur inscription préalable à une grande majorité d’étudiants étrangers.

Mais pas que : « Depuis le premier confinement, à chaque ouverture, nous avons des étudiants que nous n’avions jamais vus avant », explique François Jacquemin, l’un des bénévoles (photo ci-dessus). « Et surtout, nous n’avons jamais eu autant de monde ! Entre mars et juillet, nous avons eu 350 personnes en plus, c’est un record.Il y a énormément de loyers impayés, d’étudiants qui ont perdu leur job ou qui ont rendu les clés de leur appart’ parce qu’un stage était prévu. »

Même constat à la Campusserie, une petite épicerie solidaire qui vient de rouvrir à l’Université de Lille (UDL) et qui propose des denrées à 20 % de leur prix habituel (photo ci-dessus)  : « Nous n’avons jamais vu autant d’inscriptions si rapidement, certains sont complètement affolés », explique Clara Dufresnoy, chargée de mission Responsabilité sociale de l’UDL.

Une aggravation de la précarité étudiante qui concerne, au final, les deux départements. « Avec 30 % de boursiers, le Nord et le Pas-de-Calais se trouvent déjà au-dessus de la moyenne nationale qui est à 24 % », explique Isabelle Danjou, responsable du service social du Centre régional des œuvres universitaires et scolaires (Crous). Et cela ne cesse d’augmenter : on comptait, en 2018, 57 292 boursiers sur 183 000 étudiants contre 61 299 cette année. « Avec la crise sanitaire, nous avons eu une augmentation de 50 % de demandes d’aides ponctuelles par rapport à l’année précédente. À cause surtout de dettes de loyers, là c’est l’horreur. » Une situation qui ne s’est pas améliorée à la rentrée : « Comme nos logements les moins chers sont en réfection et que beaucoup de stages ont été annulés, il y a une tension énorme sur les logements. Et jamais l’aide alimentaire portée par les associations n’a été sollicitée à ce point-là. Je n’ai jamais vu ça. »

Une enquête auprès de 3 000 étudiants de la métropole lilloise

De juin à août, la Fédération des associations étudiantes de Lille (FAEL) a mené une enquête auprès de 3 000 étudiants de la métropole lilloise. Dans ce document d’une trentaine de pages, toute une partie est consacrée aux effets directs de la crise sanitaire. Là aussi, on retrouve les difficultés à payer le loyer ou les factures (261 personnes expliquent avoir perdu leur emploi et 217 avoir connu une baisse de revenus), à s’alimenter et aussi à se soigner entre mars et août (6,38 % parmi ceux qui ont répondu). L’enquête révèle aussi que les étudiants ne sont pas toujours bien informés des aides qui existent : « Les trois-quarts des étudiants ne connaissent même pas l’existence des épiceries solidaires et 500 ne voyaient pas ce que sont les bourses sur critères sociaux, souligne Zacharie Sadek, de la FAEL. La communication doit encore être améliorée. Le prochain schéma directeur de la vie étudiante de l’Université de Lille est actuellement en discussion. Nous allons nous baser sur cette enquête pour trouver de nouveaux moyens de communication, c’est primordial. Nous devons aussi trouver le moyen d’automatiser les aides. Il faut faire en sorte qu’une fois référencé, l’étudiant puissent toucher automatiquement toutes les aides pour lesquelles il est éligible. Cela pourrait en aider beaucoup. »

S. F.-P.

Lire la Suite de l'Article